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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 16:16

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Blanche-Neige Vs. The World

Part One

 

 

Blanche-Neige et le Chasseur est l’un de ces films tellement clinquants et mal foutus qu’ils donnent l’impression de se faire copieusement traire la cervelle par d’odieux capitalistes pendant prés d’une heure et demie. Du junk cinema pété de blés, torché par des cyniques et d’une laideur visuelle parfaitement angoissante. Au bout de 10 minutes de corbeaux et de maléfices j’avais déjà oublié ce que foutais au Pathé et pourquoi.

 

Le pourquoi en l’occurrence c’était ça :

 

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Tu tombes sur cette affiche dans le métro, mettons que tu sois un peu geek et que tu lises Causette, forcément tu penses GIRL POWER, tu t’imagines la princesse badass qui marrave des Balrogs entre deux parties de rollerderby, tu penses stéréotypes de contes de fées, tu penses déconstruction des normes de genre, tu penses Arya Stark, qui est ton idole, tu penses Mulan, qui est ton disney préféré. Et comme en plus il est précisé sur l’affiche que c’est les mêmes producteurs qu’Alice (on vend un film sur ses producteurs maintenant… ANGOISSE) tu te dis BON, ça fera toujours un bon article pour ton blog. Car tu tiens un blog, dans lequel tu encules le patriarcat de façon quasi hebdomadaire.

 

La promo hyper agressive de Blanche-Neige nous promet un conte de l’empowerment féminin bâti sur deux figures puissantes : Kristen Stewart en armure et Charlize Theron en Sharon Needles. Fini le temps des princesses endormies, les filles prennent le pouvoir, nous raconte en somme les affiches. Arrivé-e dans le cinéma, on s’attend donc à voir le conte dérailler, le récit perdre les pédales, la tombe des frères Grimm profanée par une armée d’Eowyn coupeuses de Nazguls. Mais rien de tout cela n’advient : à des années lumières de  la revanche tant espérée sur des siècles de lavage de cerveaux sexiste, nous découvrons une christian fantasy abominable et hyper normée.

 

Pourquoi l’enjeu était aussi important  et pourquoi cette nouvelle Blanche-Neige est-elle aussi décevante ? Pour le comprendre, il nous faut parler des contes, des récits et de leur politique.

 

 

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La revanche du Sphinx : Teresa De Lauretis et le récit mythique

 

 

J’ai parlé juste au-dessus de revanche : c’est précisément le sujet choisi par Teresa De Lauretis pour son article Desire In Narrative publié en 1984. La revanche en question, c’est celle de la Méduse sur Persée, du Sphinx sur Œdipe : la revanche des monstres sur les récits dont elles n’ont jamais été les héroïnes. Il est difficile d’évoquer Blanche-Neige et le Chasseur sans penser à un autre projet hollywoodien, sommeillant dans les cartons depuis des années, un temps dévolu à Tim Burton, et dont le tournage est aujourd’hui imminent : Maléfique, une nouvelle Belle au Bois Dormant racontée depuis le point de vue de la sorcière. L’importante présence visuelle de Charlize Theron sur les affiches et à l’écran laisse entendre que le film aurait pu s’aventurer sur cette voie de la sorcière. Pour De Lauretis, le Sphinx et la Méduse ont survécu à travers les récits mythiques sous différentes formes sans jamais jouir de leur propre histoire : personnifiant les lieux qu’elles habitent, elles sont sémantiquement associées à une fonction d’obstacle et de frontière que le héros mythique doit franchir pour s’accomplir. 

 

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Qu'entend-t-on par sémiotique féministe? À quel chantier correspond une politique du récit? De Lauretis pose la question en ces termes: "Comment, sinon par l'action de codes permettant la représentation et l'auto-représentation, les valeurs sociales et les systèmes symboliques peuvent-ils s'inscrire dans nos subjectivité? ". Il s'agit donc de comprendre comment la culture et les systèmes de représentation nous affectent, nous pénètrent et nous produisent en tant que sujet d'un monde inégalitaire et hierarchisé.

 

Pour le sémiologue Yuri Lotman, les récits ont « valeur de loi ». Inscrits dans un temps cyclique, ils mettent en scène des événements se répétant depuis des temps immémoriaux. Les récits populaires occupent une fonction similaire à celle d’une science : ils classent, ils régulent, ils organisent le monde en lui donnant une cohérence ; ils le transforment en système de normes. Le bien et le mal, la lumière et l’obscurité, le dedans et le dehors, la vie et la mort. Pour De Lauretis, la différence qui précède toutes les autres au sein du récit est la différence sexuelle : le héros mythique, toujours masculin, est propulsé par le flux du récit à travers un monde qu’il découpe et organise. 

 

« En donnant un sens au monde, le récit n’a de cesse de le reconstruire sous la forme d’une fiction à deux personnages dans lequel le personnage humain s’invente et se réinvente lui-même depuis un « autre » abstrait et symbolique : la matrice, la terre, la tombe, la femme ; toutes, d’après Lotman, pouvant être pensées comme des espaces réciproquement identiques. La fiction prend le mouvement d’un passage, d’une traversée, d’une transformation activement vécue d’un être humain en homme. C’est ainsi que tout changement, toute transformation - qu’elle soit sociale, intime ou même physique - est finalement comprise. » (p. 122)

 

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La fonction psychosociale du récit est inhérente à celle de la culture en générale : offrir aux membres d’un groupe social des signes leur permettant de comprendre le monde d’une façon globalement similaire. D’après De Lauretis, la fonction du héros masculin et la fonction du récit se confondent : il s’agit pour la sémiologue de faire émerger un shéma narratif dominant qui structure en profondeur notre imaginaire autour d'une figure héroïque masculine posée en seul et unique sujet du monde. Ce concept lui permet d’interroger l’implication du cinéma de fiction dans la production de nos subjectivités, et en particulier de nos subjectivités genré-e-s (voir son concept de cinéma comme technologie de genre). Pour l’auteure, la tâche du féminisme est de réfléchir à des formes narratives inédites qui ne reconduiraient pas le mouvement d’un sujet-héros-homme à travers un espace non-homme : une fiction qui ouvriraient la possibilité d’une revanche.

 

En rentrant le week end dernier chez mes parents, j’ai mis la main sur des vieux dessins d’enfance dont deux m’ont particulièrement fait marrer alors que j’écrivais ce texte :

 

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et...

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« Le mécanisme du récit mythique est de produire l’être humain en tant qu’homme et tout le reste, pas même en tant que femme, mais en tant que non-homme : obstacle-frontière-territoire. » (p. 121)

 

 

Ces dessins résument à mon sens tout ce qu’on peut dire du conte et de sa politique. La façon dont les personnages sont disposés (sur la feuille, chronologiquement) et agencés les uns par rapports aux autres, un peu à la manière d’une formule mathématique, illustre très simplement la « valeur de loi » des récits mythiques ainsi que leur profond encrage dans nos systèmes de pensées. Les récits ont cette fonction de mettre en ordre nos paysages mentaux en distribuant le long de lignes de forces tout un répertoire de signes, de comportements, de gestes, de couleurs. Ce qui me ressemble ou ce qui m’est étranger, ce qui m’est bienveillant ou hostile, familier ou opposé, ce qui me transcende par en haut ou bien par en bas.

 

 

Quand mourir d’une pomme n’est pas consentir

 

Bien entendu, il existe de nombreuses héroïnes de fiction. Mais leurs aventures tendent moins à les faire advenir en tant que sujet de leur propre histoire qu’en tant qu’objet d’un récit qui les dominent et qui ne leur appartient pas: celui du héros, du prince ; des histoires au terme desquelles elles échouent systématiquement en tant qu’obstacle et/ou récompense.

 

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Tout comme sa besta la Belle au Bois Dormant, Blanche-Neige est une héroïne de la passivité : elle est définie en premier lieu par ce qu’on lui fait (subir, endurer) plutôt que par ses propres actions. On l’emprisonne, on la pourchasse, on l’abandonne dans les bois, on lui porte secoure, on l'étouffe, on l'empoisonne, on l’inhume, on la ressuscite et on l'épouse. Son unique initiative sera de préparer une tarte aux pommes pour les nains et de passer un petit coup de serpillère vite fait entourée d’écureuils. A aucun moment son accord n’est sollicité, ni même supposé : tous les évènements de l'histoire lui tombent dessus indépendamment de son consentement. 

 

Contre ce mécanisme narratif implacable, la figure de la princesse en armure intervient comme la possibilité d’une revanche, tout du moins d’une réparation. Cette nouvelle Blanche-Neige échappée d’un Game of Thrones merdique doit beaucoup à une lignée d’héroïnes guerrières dont elle emprunte les habits sans jamais honorer l'esprit féministe. J'ai pour habitude de démarrer une analyse cinématographique depuis une expérience extrême: extrêmement décevante, ou à l'inverse, orgasmique. Prendre son pied au cinéma est l'indice d'un investissement subjectif pleinement atteind et d'un processus d'identification vécu à un haut degrés d'incandescence. Essentiel lorsque l'on réfléchit d'un point de vue pédé-féministe comme ici: Fun is Political. Reprenons: deux scènes puissantes pour deux femmes puissantes.

 

"Whoever defines the codes or the context, has control...

...and all answers which accept that context abdicate the possibility of redefining it."

 Anthony Wilden


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La scène d’Eowyn et du Nazgul dans le Retour du Roi est un morceau de bravour dédié au pouvoir du langage. C'est aussi une critique des récits tels qu’ils sont racontés par les hommes. En se travestissant, Eowyn fait dérailler la prophétie millénaire dans laquelle le sujet générique est énoncé au masculin. « Aucun homme ne peut me tuer » : Eowyn démontre par l’absurde que l’énoncée est biaisée. En usant du pouvoir des mots (I AM NO MAN, punchline ultime) elle anéantit physiquement la légende, qui s’écroule tel un spectre. Le monde du discours et du langage est ainsi replié sur celui du merveilleux et de la magie pour n'en former qu'un seul: un monde où les conditions d'un spin-off féministe sont posées d'un geste éclatant. 

 

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En commettant un attentat féministe sur le terrain du langage, Eowyn est plus proche de l'oeuvre de Lewis Carroll que ne l'est la récente adaptation de Tim Burton. Mais cette nouvelle Alice, toute d'argent numérique vétue, n'en ai pas moins féministe. Refreshingly feminist, comme le soulignait à sa sortie le Washington Post. Du conte original, il ne reste que des lambeaux de poésie aliénée, récitée dans la brume par un Chapelier gothique à souhait. Remixée à la sauce fantasy, le conte de Burton se base lui aussi sur une prophétie dont Alice s'affranchit dés la première heure en s'imposant comme personnage de sa propre histoire ("I'll make the path!"). Son combat éminemment fun contre le Jabberwock (Christopher Lee, à qui elle coupe la chique) est animé par un programme politique en forme de comptine: six impossible things. "Impossible pour eux, dans l'état actuel des choses, mais pour nous?" se demandait Hélène Rouch en 1977. La tâche de cette Alice en armure est de faire plier le monde à sa volontée pour que l'état actuel des choses deviennent un chantier des possibles impossibles.

 

Si le plan marketing de Blanche-Neige et le Chasseur revendiquait clairement une parentée des formes avec Alice, Eowyn ou même Game Of Thrones, on peine au final à déceler la filiation politique qui lierait ces deux fantasy girls insoumises à cette Snow-White désespérement vide, réduite une fois de plus à une fonction de symbole, d'objet de convoitise, de support de sens et de désir. Pourquoi ne pas faire appel à une autre Blanche-Neige, sortie la même année sur les écrans, avec discrétion, certes, mais beaucoup plus de classe, et que tout oppose à sa rival en armure?

 

à suivre!

 

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chantier / politique

 

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