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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 18:05

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La scène se passe dans un gymnase, ça sent plastique + basket + toilettes, j’ai 14 ans, je participe à un atelier de théâtre d'impro avec une douzaine de personnes de mon âge, toutes plus ou moins bien dans leur peau, plus ou moins à l’aise avec leur corps, le groupe est uniformément blanc et ce détail aura son importance pour la suite de l’histoire. J’ai tellement de gel dans les cheveux que je ressemble à un playmobil, nous ne sommes que deux garçons dans le groupe, deux pédés, avec le même duvet de canard en guise de moustache et une acné mal foutue qu'on croirait soignée à l’acide.

 

On se met par groupe de trois ou quatre, la consigne est d’imaginer une courte scène de ménage ou de dispute en famille puis de la jouer devant les autres, je suis avec des filles que je connais du collège et avec qui on rigole bien, du coup on reprend nos blagues préférées, bref, je joue « le mari », avec cette maladresse qui trahit quelque chose d'un peu tordu, un peu à gauche de l'hétérosexualité. On nous applaudit, on va s’asseoir, et c’est au tour du groupe suivant. Ils reprennent le sketch de Muriel Robin sur la mère raciste dont la fille va épouser un noir, la mère et la fille s’engueulent, l’impro dénonce la bêtise du racisme, enfin c'est ce que je me dis, quand soudain, le personnage du mari noir entre en scène : c’est R., avec son duvet et son acné, il arrive par derrière le public en trombe en faisant beaucoup de bruit, vouté, les bras ballants, la mâchoire en avant, mimant un objet tenu dans sa main (« une lance » !). Dans ce personnage je vois d’abord le Caliban de Shakespeare et aucun hasard à ce que ce même groupe ait joué la Tempête deux ans plus tôt. Bref, ce personnage d’animal déboule, la belle-mère s’enfuit en hurlant, le sketch est fini, tout le monde applaudit. L’animatrice est pantoise :

 

- Pourquoi tu as joué le mari comme ça, comme un singe ?

Bah, on se disait qu’il sortait de sa savane…

- Ah bon...! 

 

Silence, l’animatrice n’ira pas plus loin, je pense qu’elle s’est senti désespérée et triste, moi immédiatement je m’en suis voulu de n’avoir rien « vu » dans ce sketch, surtout que dans la famille on est « contre le racisme », alors tout à coup je le vois, je vois quelque chose de vulgaire et de profondément laid, je pense à Jean-Marie Le Pen et je me dis, sur le coup je me dis : « ils devraient le jouer à un meeting du Front National leur sketch », je garde ça pour moi, je ressasse le truc pendant des semaines, longtemps, je ressasse le truc encore aujourd’hui. Quelques années plus tard, dans un autre groupe, avec plus d'expérience, plus de rencontres, je me retrouve indirectement la cible dune impro homophobe par deux camarades hétéro en train d'imiter deux gays, l'un des deux est très mal à l'aise (une constante dans le théâtre d'impro) j'assiste à ce sketch médusé avec un sentiment de menace physique directe, comme si j'étais sur le point d'être démasqué par les services secrets pour entrave à la norme sexuelle. Impossible de se "reconnaitre" dans cette image, on se sent juste arraché à soi-même, on se voit tel qu'on est vu, tel qu'on est globalement perçu, recraché dans un espèce de safari imaginaire qui est langage et image, on comprend qu'on est une image, on comprend qu'on est pris au piège. "Enfermé dans cette objectivité écrasante, j'implorai autrui. Je m'emportai, exigeai une explication... Rien n'y fit. J'explosai." (Fanon)

 

 

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"L'autre, par gestes, attitudes, regards, me fixe, dans le sens où l'on fixe une préparation avec un colorant."


Un stéréotype est une combinaison hyper condensée de discours et de traditions picturales diverses, dont la fonction est d’insister sur « des frontières qui n’ont pas lieu d’être » (Dyer) – des frontières dont dépendent des hiérarchies sociales. Les traditions picturales negrophobes et colonialistes qui ont mené cette poignée d’aspirants comédiens à représenter un noir sous les traits d’un singe fonctionnent encore aujourd’hui à plein régime. Ce pourrait être une maladresse d’ados couillons, ou bien comme on dirait aujourd’hui « un dérapage », mais c’est ignorer l’impact matériel que ces systèmes de représentation produisent sur des existences réelles.

 

Représentation et perception sont des phénomènes dynamiques : si les ados de mon anecdotes ont représenté un noir comme un primitif, c’est qu’ils perçoivent les noirs comme tels. Et s’ils les perçoivent comme tels, c’est que les noirs sont globalement représentés comme des primitifs au sein de notre culture. Encore une fois, tout cela ne pourraient être qu’une question d’images, « le petit monde abstrait des images », tout ça : mais la perception que nous avons des autres déterminent la façon dont nous les traitons (Dyer). La question n’est pas purement iconographique : elle est pratique, parfaitement concrète, comme peut l’être un refus de location d’appart, une discrimination à l’embauche, un contrôle au faciès, une insulte dans les transports en commun, ou bien, résumons-le ainsi : un regard, des regard, une multitude.

 

 

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"Les discriminations et les inégalités sont instituées et consolidées par les représentations."


On comprend aisément pourquoi la représentation est un enjeux de pouvoir, tant en termes d’oppression que de libération ou de révolution. Rencontrer mon meilleur pote il y a 3 ans, un ourson américain de mon âge, a été décisif dans la déconstruction de mon regard. Je me souviens, j’étais à fond sur True Blood et je demande donc à Mason, mon ami, « tu regardes pas True Blood ? » et il m’a répondu très clairement « Je déteste, c’est une série raciste, d’ailleurs le générique est l’un des trucs les plus racistes que j’ai jamais vu », depuis, je trouve qu’effectivement, à l’instar de 90% de nos fictions occidentales, la question ne va pas de soit, et qu'un premier travail critique est de défaire l'immédiaté de son expérience de spectateur-trice. Quand j’étais tout petit, mon père tenait à nous montrer les vieux tarzans, ceux avec ce nageur autrichien. Et dans Tarzan, il y a cette scène où un porteur de bagages indigène trébuche sur le rebord d’une falaise et disparaît dans le ravin. Le colon, un militaire, s’exclame alors « Diable, nous avons perdu la pharmacie ! ». Voilà typiquement le genre de structures idéologiques que nous nous devons de rendre visible.


Si nous sommes traités comme de la merde, c’est que nous sommes perçus comme tel et donc représentés comme tel : en tant que membre d’une minorité rigoureusement insultée et caricaturée dans les fictions, ceci est mon intime conviction. La première tâche en tant que critique politique des représentations est de gâcher son propre plaisir de spectateur-trice : il est important d’arracher au film « le pourquoi et le comment du plaisir qu’il procure » (Burch) – ou à l’inverse, de son déplaisir – ce à fin de rendre visible et saillant l’intériorisation des hiérarchies et valeurs sociales qu’il permet. « Le plaisir lui-même est manifestement idéologique » (Wood). La théorie critique, qu’elle soit féministe, pédée ou post-coloniale, a vocation à « transformer nos grilles de perception et d’analyse » (Thiers-Vidal) et nous faire rompre avec une vision masculiniste, homophobe et raciste du monde, mais surtout des autres, et de nous-même.

 

"Rendre les normes étranges, les évidences monstrueuses, les conventions visibles."


J’ai ressenti la soudaine envie de revoir Indiana Jones et le Temple Maudit hier soir, disons que je pressentais un truc méchant et sournois, il fallait que je vérifie et je n’ai pas été déçu. Dans son exécution, son énergie,  sa narration sanguine, le Temple Maudit est un chef d’œuvre du divertissement grand public. C’est un film effrayant, d’une violence graphique inouïe, mystérieux et très drôle.  C’est aussi l’un des films les plus racistes et misogynes de toute la filmographie de Spielberg, déjà gratinée en la matière, et probablement l’un des films les plus racistes de l’histoire récente d’Hollywood. C’est un véritable bal d’épouvante faits de stéréotypes insultants, grotesques et néo-colonialistes, l’Inde et ses habitants se résumant ici à un ramassis de cannibales illuminés, de mangeurs d’insectes faméliques et superstitieux et de tortionnaires d’enfants. Mais le plus choquant dans Le Temple Maudit réside dans ses analogies constantes et souvent incohérentes entre stéréotypes raciaux et sexistes. La meneuse de revue Willie, sans conteste le personnage le plus haineux vis à vis des femmes de toute l’oeuvre de Spielberg, est une poule de luxe arrogante, hystérique, stupide et vénale dont toutes les tares vont se refléter une à une chez les indigènes indiens. Le talent du réalisateur des Dents de la Mer pour mettre en scène l’horreur tend ainsi a représenter chaque indien comme un personnage effrayant et potentiellement maléfique, non seulement aux yeux des spectateurs-trices mais aussi à travers les yeux des personnages principaux, comme cette première apparition hallucinante, cauchemardesque, d’un indien sur les rebords d’un fleuve. L’effroi est ainsi dédoublé, et le train fantôme file à toute allure sans qu’on ait le temps de s’interroger sur la nature des exploits que nous sommes en train d’applaudir.

 

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Pour faire passer la couleuvre raciste, on l’enrobera sous le vernis du  « pastiche » : comprenez, les Indiana Jones sont un hommage aux pulps et aux serials d'antan. Sauf que Le Temple Maudit n’est à aucun moment un film auto-reflexif ni même intelligent vis à vis des traditions picturales et littéraires qu’ils réaniment (à la différence du récent King-Kong de Fran Walsh, par exemple). C'est un divertissement au pied de la lettre. Pire même : comme le rappel Robin Wood, les serials étaient des produits culturels marginaux dont l’impact au sein de la culture populaire n’était en rien comparable à celui de ces énormes machines à rêves produites par Lucas Film. Prés de trente ans après l’ère Lucas/Spielberg, force est de constater qu’il est toujours très difficile à Hollywood de produire des blockbusters différents – comme en témoigne la scène d’introduction pathétique du dernier Star Trek, à base d’indigènes aliens bondissant dans les feuillages d’une jungle rouge-sang.

 

 

Indiana Jones et Star Wars n’ont rien perdu de leur violence idéologique ni de leur capacité à divertir. Ce sont typiquement les films que vous, nous, moi, tous-tes allons montrer à nos gosses, nos nièces, nos petits-cousins, nos élèves. Ou pas. On peut aussi briser la chaine. Je ne montrerai pas Tarzan à mes enfants. Aussi, je ne suis pas optimiste pour la suite/reboot annoncée de Star Wars. Cette histoire me fout complètement les boules. On peut déjà parier que le personnage principal ne sera pas une femme. Pourtant, à la fin du Retour du Jedi, j’avais du mal à imaginer autre chose : puisque la Force est aussi présente en elle, que la princesse Leia ait enfin le droit à sa propre initiation de Jedi, ses propres cours de sabre laser - son propre film. Il serait temps, franchement...

 

 

 

"La façon dont nous sommes perçus influe sur la façon dont nous sommes traités.

La façon dont nous traitons les autres dépend de la façon dont nous les percevons.

 Ces perceptions dépendent des représentations."

(Richard Dyer)

 

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Bibliographie:

Noël Burch, De La Beauté des Latrines

Richard Dyer, The Matter of Images

Franz Fanon, L'expèrience vécue du noir

Léo Thiers-Vidal, Rupture Anarchiste et Trahison Pro-féministe

Robin Wood, Hollywood from Vietnam To Reagan

 

 

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