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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 20:31

 

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Il y a plusieurs raisons qui font qu’ Avengers a toute sa place sur un blog où l’on cause image, culture et politique. La principale, c’est bien entendu Joss Whedon, son réalisateur et scénariste.

 

Fier du plus gros démarrage de tous les temps au box office américain la semaine dernière, Whedon hantait depuis un bout de temps les frontières du système hollywoodien sans pour autant les franchir. En 1997, il est à l’origine de l’une des séries les plus bizarres, les plus drôles et les plus cultes de l’histoire de la télévision : Buffy contre les Vampires.

 

 

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Je ne vais pas réhabiliter Buffy ici. Enfin si, oui, un peu. De toute façon, il semblerait que tout le monde retourne sa veste sur cette série après lui avoir craché dessus pendant des années. En France, tout du moins, où l’on continue d’opposer les basses cultures – les produits pour fillettes et/ou ménagères – aux produits culturels d’élite, qui seuls valent la peine d’être décrits et pensés. En dépit de cette conception très franco-française et bourgeoise de la culture, Buffy est toujours autant appréciée 10 ans après la fin de son format tv (poursuivi depuis en BD). C’est aussi la série télé la plus étudiées dans les universités américaines, au point où l’on parle de Buffy Studies pour décrire cette somme d’articles et d’essais consacrés à tout ce que Buffy, en 7 saisons, 1 spin-off, plusieurs comics et 3 milliards de fanfics, à mis en forme d’intensément zarb et de profondément original sur les rapports de sexe et de génération, sur la violence exercée tant au niveau intime que politique, mais aussi sur l’amitié, les familles choisies et le bonheur d’être ensemble.

 

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C’est précisément depuis les terrains culturels les plus honnis et déconsidérés que Buffy a distillé ses trésors : la Trilogie du Samedi, les soirées télé pour jeunes filles, les programmes pour collégienNEs débiles, les soirées d’M6 que personne ne regardait à part nous. On nous laissait regarder Buffy en pouffant, parce qu’on pensait que c’était de la merde, et que les ados aiment ça, de toute façon, la merde: inoffensive. Considérée comme une bluette pouffo-goth vaguement girl power, Buffy est devenue pour ainsi dire notre secret. Première série (à ma connaissance) élaborée depuis un cahier des charges explicitement féministe, Buffy nous a élevé, au sens où nous avons grandit avec, et tout contre. C’est l’histoire d’une geekette mal dans sa peau devenue la sorcière la plus puissante de la planète. D’un lycéen maladroit devenu champion contre les forces du mal. D’un démon vengeur en quête d’humanité. D’une pompom girl superficielle, tueuse de monstres, morte et ressuscitée douze fois, dont les aventures nous ont rendu plus forts et plus grands.

 

 

Le goût des portails magiques, l’intelligence des rapports d’équipe, l’autodérision, les références pop, tout ce qui fait de Whedon un Auteur, est présent dans Avengers, à des degrés divers. Mais si on attendait quelque chose de particulier de la part du créateur de Willow et Faith, c’était surtout au sujet de Black Widow, seul personnage féminin d’une équipe tout en pectoraux.

 

 

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 Aujourd’hui, quand on parle de « parité », on pense d’abord à des quotas et à de la représentativité. Pourtant, le concept de parité suppose bien plus : on parle d’un régime de pairs, c’est à dire d’individus non seulement égaux mais spontanément solidaires les uns avec les autres (Colette Guillaumin, Le Corps Construit). La parité induit que les pairs fassent corps. Une façon d’être aux autres éminent genrée, constitutive de l’identité masculine. Hier encore j’entendais de la bouche d’une collègue qu’Aubry ne ferait pas une bonne ministre parce que trop « chipie » et que « les filles entres elles, enfin vous savez… ». Il ne viendrait à l’idée de personne de dire que Fabius est une sale pestouille, qui plus est jalouse. Le patriarcat ne s’est pas contenté de monter les femmes les unes contre les autres dans un rapport de rivalité, c’est toutes les modalités d’être-aux-autres qu’il distribue de façon asymétrique : les femmes dans des rapports d’exclusivité et/ou de disponibilité physique absolu, les hommes dans un rapport fraternel de coopération qui maximise leurs potentialités dans l’effort. Couplé au système capitaliste et militariste, on se rend bien compte que cette distribution ne profite ni aux premières ni aux seconds. Privilège d’hommes, donc, que d’être comme un seul homme, privilège maintenu et consolidé au travers de technologies sociales diverses (au hasard : le sport, le cinéma…).

 

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C'est tout le sujet d’Avengers: comment créer une entité composite à partir d’individus que tout oppose à première vue. Pour Joss Whedon, auteur des empowered women, l’enjeu genré de cette adaptation se situe dans le personnage de Black Widow, qu’il s’agit de faire exister au sein d’un crew essentiellement masculin tout en évitant d’avoir recoure à des formes narratives sexistes. En d’autres termes, il s’agit de faire de l’unique personnage féminin un pair sans pour autant la faire exister sur un mode différentialiste ou exceptionnel : ni « touche féminine » ni caution sexy, et surtout pas de rouge à lèvres bionique qui puisse recadrer le personnage dans sa féminitude. Et c’est là où l’on mesure toute la sensibilité de Whedon à ces questions. Jamais le personnage n’est inscrit à l’intérieur de rapports de séduction (comprendre : de prédation hétérosexiste) ou de tensions de genre. Pas même avec Hawkeye, à qui Whedon réserve quelques scènes de confidences étonnement sobres et puissantes. Poser ainsi le personnage est déterminant pour le faire exister en lui-même et non au travers de ce qu’il provoque chez les autres personnages.

 

 

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Que ce soit dans le regard du spectateur, dans celui des autres personnages ou dans l’intersection des deux, Black Widow n’est jamais un objet. En termes cinématographiques, cela veut dire : aucun plan « boucherie » (corps découpé/fétichisé) ni aucun dialogue exploitant l'asymétrie des rapports de sexe. Le corps de Johannson n’est jamais agencé de manière a susciter un impact érotique : il est d’abord énoncé selon la grammaire athlétique et dynamique du corps d’action, avant d’être un phénomène visuel plaisant. Black Widow, humaine sans superpouvoirs, est mise en scène à bout de force, haletante, transpirante, mais toujours au front, au top. Malin. Un autre exemple est la scène introductive du personnage: un interrogatoire bondage classique où Scarlett, en robe de soirée, règle leurs comptes à trois bad guys. La violence sexuelle est ici désamorcée par un humour iconoclaste et buffyesque en diable (« Hold on. »), la scène se concluant sur une paire de talons ramassée au sol, comme ces anglaises tenant à la main leurs stilettos à la sortie des boites de nuit;  le détachement du personnage vis à vis des codes de la féminité est ici clairement marqué.

 

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La différence sexuelle selon Whedon n’est plus un ordre qu’il faut sans cesse et à tout prix réaffirmer, célébrer, comme l'auraient fait, au hasard, Michael Bay ou Stephen Sommers, mais plutôt un voisinage (Prokhoris) ou une nuance ; pas un différentialisme, mais du différentiel (Scherer) par lequel la puissance du groupe composite des Avengers est pleinement atteinte (au terme d’un final prodigieux).

 

On redécouvre Johasson dans ce film, son visage d’abord, comme si on l’avait exhumée des trois tonnes de maquillages sous laquelle elle repose d’ordinaire, plus de gloss hyper-pneumatique, juste son visage, et enfin sa voix, cassée, qui nous rappelle les rôles de meufs blasée et ordinaire dans lesquels elle excellait.

 

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Il y aurait un paquet d’autres choses à dire sur Avengers et son auteur, à commencer par ce tour de force absolument vertigineux que représente la dernière demie heure, où tu finis debout sur ton siège, le slip sur la tête. J’ai eu beaucoup de mal à effacer cette putain d’expression de ravi de la crèche en sortant du ciné, l’impression qu’on m’avait tout donné, qu’on m'avait resservi trois fois du dessert, d'en avoir reçu plein la tronche. La scène du train dans Spiderman 2, que je croyais indépassable, est pourtant carrément explosée, amplifiée sur plus d’une demie heure. C’est l’histoire d’un des plus grands créateurs d’univers de ces dernières années, le plus humble aussi, à qui l’on confira des projets toujours plus gros, à qui l’on donnera toujours plus de liberté, sur lequel on pourra toujours compter. L’événement cinématographique de 2012.

 

 

 

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commentaires

C. 21/05/2012 14:43


Merci pour cette analyse très intéressante.


Je me permets juste de signaler les quelques plans fixes sur Black Widow vue de dos, dans sa tenue bien moulante, plan qui n'a pas d'autre justification que de permettre de se rincer l'œil en
contemplant son arrière-train bien proportionné. Les femmes sont de façon générale en petite tenue ou en combinaison méga moulante, et pèsent 40kg en moyenne. Je ne suis pas sûre qu'on puisse en
dire autant des figures masculines du film (oui, d'accord, Captain America montre ses pectoraux à travers sa belle combi bleue et rouge)…


On n'est pas vraiment sortis de la fascination face à la femme objet. La scène de Black Widow qui balance les Russes lors de l'interrogatoire me paraît parfaitement ancrée dans ce topos, les
prises spectaculaires lui permettant d'être d'autant plus sexy (ce n'est plus la poupée mais la femme fatale). On reste dans des figures de femmes séduisantes plus que compétentes. 


J'ai beaucoup aimé votre analyse, mais je ne crois pas qu'on soit vraiment tirés d'affaire avec Avengers…

Marguerin 14/06/2012 10:55



Bonjour et merci de participer à la discussion! En effet, comme relevé dans ce fan art "What if the male avengers posed like the girl?":





les poses cambrées/croupe offerte sont souvent réservées aux personnages féminins (quasi tout le temps). Je note quand même une forte mise en avant des culs masculins moulés tout le long du film.
j'aurai du le souligner car c'est assez obsédant, on ne voit que ça!! Certes, la combi de Black Widow est moulante mais moins que Trinity par exemple, et relativement sévère, son look a carrément
changé depuis Iron man 2 où elle était en mode Womanizer à fond la caisse. Comme lu autre part sur un blog, la caractèrisation du personnage est aussi différente: pour une fois, un personnage
féminin à un  passé tragique/sombre/mystérieux en rapport à quelque chose qu'elle a fait, et pas qu'ON LUI a fait. Ya plein de choses très chouettes qui ont été dites sur des blogs au sujet
de Black Widow. Merci d'avoir commenté, à bientôt!



chantier / politique

 

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Boris: la revanche des Dudes

 

Jerky Girls: à l'épreuve du foutre

 

 

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